L’épopée du Casabianca, le sous-marin de Jean L'Herminier

 

Célèbre pour s’être échappé de Toulon lors du sabordage de la flotte le 27 novembre 1942, le sous-marin Casabianca, commandé par le capitaine de frégate Jean L’Herminier, a été l’un des artisans de la libération de la Corse. Fer de lance de l’opération Pearl Harbour, il a effectué sept missions clandestines entre l’île de Beauté et l’état-major français basé à Alger, avant de rallier le premier le port d’Ajaccio, le 13 septembre 1943.

Le kiosque d’acier du sous-marin Casa­bianca, installé sur la place Saint-Nicolas à Bastia, n’est plus le même que celui à bord duquel du capitaine de frégate Jean L’Herminier observait de nuit les côtes de l’île de Beauté. Rongé par la rouille, l’original a été reconstitué à l’identique et inauguré en 2004 en face du port de commerce. Mais pour rien au monde les Bastiais n’auraient renoncé à ce monument qui leur rappelle les prémices de l’opération Vésuve, dont l’issue victorieuse, entre le 8 septembre et le 4 octobre 1943, a permis à la Corse de devenir le premier département de France métropolitaine libéré. Décidée par le général Henri Giraud, l’opé­ration Vésuve est l’aboutissement d’un long processus commencé des mois plus tôt à Alger avec, entre autres, l’opération clandestine Pearl Harbour.

Coordonnée par les services spéciaux de la défense nationale installés en Algérie, passée sous contrôle allié depuis l’opération Torch (du 8 au 16 novembre 1942), Pearl Harbour doit préparer le débarquement en Corse des troupes françaises. Mais cette mission se déroule dans un contexte tendu. Entre le général de Gaulle, qui entretient des relations plutôt froides avec le président américain Franklin Roosevelt, et le général Giraud, le chef de l’armée d’Afrique, qui bénéficie alors du soutien des États-Unis, la défiance règne. Et Giraud, qui ne reconnaît aucune autorité à de Gaulle, le tient dans l’ignorance de ses projets pour la Corse. Un choix qui, en repré­sailles, le privera progressivement de toute responsabilité, politique puis militaire, au sein des forces alliées.

L’HOMME DE LA SITUATION

En attendant, pour réussir, l’opération Pearl Harbour a besoin d’un sous-marin, qui reste le meilleur moyen pour acheminer clandesti­nement en Corse des agents chargés de faire du renseignement, d’unifier la Résistance et de préparer une future insurrection. Le capitaine de frégate Jean L’Herminier sera l’homme de la situation.

Issu d’une famille de marins, il est entré en 1921 à l’École navale à l’issue de laquelle il choisit les sous-marins. Grièvement blessé en 1932 lors de l’explosion des moteurs du Persée où il est officier en second, il commande ensuite L’Orphée en 1934 puis, deux ans plus tard, le Morse. Officier de manoeuvre du croi­seur Montcalm, Jean L’Herminier participe à l’évacuation de Namsos, en Norvège, en mai 1940. Mais il reste loyal au gouvernement de Pétain après l’armistice. Engagé dans la défense de Dakar contre les Britanniques et les Français libres de l’opération Menace, il quitte les forces de surface en novembre 1940 pour prendre le commandement du Sidi-Ferruch, rattaché au groupe des sous-marins du Maroc. Souffrant en janvier 1942, il rejoint le Casa­bianca, un sous-marin de première classe, du type « 1 500 tonnes », entré en service en 1936. À son bord, Jean L’Herminier est à Toulon lorsque les Allemands entrent dans le port le 27 novembre 1942. Alors que la flotte se saborde, il décide d’appareiller. Mais il hésite entre couler son bateau en eau profonde ou rejoindre les alliés pour continuer la guerre. Après concertation avec ses officiers et son équipage, il décide de rejoindre Alger où il fait une entrée triomphale le 30 novembre 1942.

Reçu dans le secret absolu par le colonel Ronin, le chef des services spéciaux, Jean L’Herminier accepte immédiatement de se mettre à la disposition de l’état-major français. Pearl Harbour vient de trouver son sous-marin. Le 11 décembre 1943 à 19h30, le Casa appareille du port d’Alger avec les quatre premiers agents de l’opération : Toussaint et Pierre Griffi, Laurent Preziosi et leur chef de mission Roger de Saule. La nuit, il navigue en surface et le jour en plongée. Le 13 décembre il est en approche de la crique de Topiti, entre Piana et Cargèse. Après avoir fait surface deux fois entre le 13 et le 15 décembre, les agents sont débarqués et établissent les premiers contacts avec la Résistance.

MISSIONS CLANDESTINES

Pour sa deuxième mission, le Casabianca arrive de nuit près de Piana le 5 février et se pose sur le fond près de Capo Rosso. Puis il prend position plus au sud, dans la baie d’Arone, où il doit déposer Michel Bozzi et Chopitel, deux opé­rateurs radios avec leurs postes, qui viennent renforcer la mission, ainsi que des armes et des munitions. Mais le débarquement par mer forte ne se passe pas comme prévu et doit s’effectuer en plusieurs fois. Au cours d’une manoeuvre le bateau talonne et endommage son gouvernail qui doit être réparé à Alger. Mais l’opération est un succès.

Le 10 mars 1943, à Favone, Jean L’Herminier et ses hommes sont de retour en Corse où ils sont attendus par des représentants de la Résistance. Deux agents de la mission Pearl Harbour, Laurent Preziosi et Toussaint Griffi, réembarquent avec cinq marins du Casabianca restés à terre lors des deux précédents débar­quements. Puis deux agents, Luiggi et Lefèvre, débarquent avec de l’argent et des armes. Pour ses quatrième et cinquième missions, le sous-marin a reçu de nouveaux équipements : deux doris solides, 10 bateaux pneumatiques et, surtout, des appareils de phonie, indispensables pour garder un lien radio entre les marins chargés d’assurer les manoeuvres de débarque­ment. Le 1er juillet 1943, le Casabianca est en vue de la plage de Saleccia. Mais il doit attendre la tombée de la nuit pour débarquer 13 tonnes de matériel, ainsi que Paulin Colonna d’Istria (alias Césari), un des chefs de la Résistance corse de retour d’Alger. Puis le Casa regagne la haute mer.

Dans la nuit du 30 au 31 juillet, Jean L’Her­minier a rendez-vous cette fois dans l’anse de Gradella, dans la baie de Porto, pour y déposer 20 tonnes d’armes et munitions. Mais il doit renoncer après avoir essuyé des tirs venant de la côte et fait route vers Saleccia où une noria de doris et de pneumatiques parvient à trans­porter l’ensemble de la cargaison sur le rivage. À Capu di Fenu, du 5 au 7 septembre 1943, le Casabianca embarque Arthur Giovoni, un des responsables de la Résistance, pour le mener à Alger. Puis il dépose une nouvelle équipe commandée par le lieutenant Gianesini, ainsi que des postes radio et des armes anti-char. Sa septième et dernière mission clandestine se déroule sans difficultés.

BATAILLON DE CHOC

Mais cinq jours plus tard le 12 septembre, alors que la Résistance a déjà commencé son insur­rection contre l’occupant allemand, L’Hermi­nier reçoit l’ordre de faire débarquer sur l’île les 109 hommes de la troisième compagnie du bataillon de choc du commandant Gam­biez. Des commandos rompus aux tactiques de la guérilla qui vont jouer un rôle clé dans les combats à venir de l’opération Vésuve qui vient de commencer. À bord, 170 hommes, du groupe d’assaut et de l’équipage, se partagent un espace minuscule. Le 13 septembre 1943 à 1h15, ils sont à Ajaccio, première ville libérée de France métropolitaine, 24 heures avant l’arrivée des torpilleurs français Le Fantasque et Le Terrible qui, avec les croiseurs Jeanne d’Arc et Montcalm et les torpilleurs Alcyon et Tempête, vont assurer le débarquement des 6 000 hommes et du matériel du corps expédi­tionnaire du général Henry Martin.

Pour le Casabianca la guerre continue et son équipage coule un patrouilleur allemand, le 22 décembre 1943, puis endommage un cargo italien et un autre patrouilleur allemand. En hommage à ses actions d’éclat, le commandant de la 8e flottille des sous-marins britanniques lui décerne le pavillon « Jolly Roger » à tête de mort. La carte stylisée de la Corse se trouve dans sa partie haute ainsi que sept poignards symbolisant ses sept missions réussies dans l’île. Son souvenir a perduré avec celui du SNA Casabianca qui sera retiré du service actif pro­chainement. Avec le désarmement du patrouil­leur de haute mer Commandant L’Herminier, plus aucun navire de la Marine n’aura pour l’instant, le droit d’arborer le « Jolly Roger ».

Eric Tabarly : un passionné avant tout

Né le 24 juillet 1931 à Nantes – Disparu en mer d’Irlande le 13 juin 1998 - Navigateur, officier de marine

Éric Tabarly découvre la voile à l’âge de trois ans, lorsque son père achète le cotre de 1898 «Pen Duick », qu’il récupère en 1952 et conservera toute sa vie. Il entre dans la Marine nationale en 1953. Rapidement sélectionné pour devenir pilote de l’aéronavale, il accède aux galons de second maître et aux ailes de pilote en 1954.
Projeté en Indochine au sein de la flottille 28F, il réalise principalement des missions de surveillance maritime. Après un passage par le Maroc, il est admis en 1958 à l’école des élèves officiers de la Marine, où il se distingue par ses performances sportives. En 1964, l’enseigne de vaisseau Tabarly est autorisé à participer à la Transat anglaise. Il remporte cette course transatlantique en solitaire à bord du ketch « Pen Duick II » qu’il a dessiné et construit lui-même.

Décoré de la Légion d’honneur par l’ambassadeur de France dès son arrivée aux États-Unis, il devient du jour au lendemain une
figure nationale. À peine sorti de l’école des officiers fusiliers et breveté commando en 1965, il est détaché auprès du ministère des sports et de la jeunesse sur requête expresse du ministre.
Il se concentre dès lors entièrement sur la voile. Atteint par la limite d’âge en 1985, Éric Tabarly quitte la Marine au grade de capitaine de frégate lors d’un adieu aux armes public à Brest.
Au cours de trente-quatre ans de carrière sportive, Éric Tabarly accumule les records: parmi ceuxci, sa victoire au Transpacifique en solitaire de 1969 avec dix jours d’avance sur ses concurrents, ou la Transat anglaise de 1978, remportée à nouveau en solitaire avec un navire normalement prévu pour un équipage de quatorze personnes. Il révolutionne également le nautisme sur le plan
technique, construisant ses propres bateaux, sur lesquels il expérimente les coques en aluminium, en résine ou en kevlar, les carènes planantes, les mâts tournants ou encore la configuration en trimaran, aujourd’hui adoptés par la plupart des voiliers de course.
C’est en se rendant à un rassemblement de voiliers en Écosse avec son vieux « Pen Duick » qu’Éric Tabarly tombe par-dessus bord en mer d’Irlande en juin 1998. Son corps est repêché par un chalutier et identifié un mois plus tard.
• Commandeur de la Légion d’honneur
• Officier de l’ordre du mérite maritime

Conservatoire des uniformes de la Marine de Toulon

Inauguré le 14 septembre 1996 par le préfet maritime de la Méditerranée, le conservatoire des uniformes de la Marine (CUM) est installé au sein de la base navale de Toulon. Véritables garants de l’histoire des tenues, Marc Bellezit et Michel Marty traduisent, à travers chaque textile ou objet, un peu d’histoire de la Marine et de celle de la France. Une exposition spéciale 400 ans rend honneur aux marins et à leur engagement, à la mer et au combat, fin mars, au conservatoire.

Une mémoire cousue de fil bleu

En passant la porte, la fraîcheur sous les voûtes tricentenaires de l’ancienne Corderie royale contraste avec la chaleur toulonnaise. À moins d’une minute de l’entrée de la base navale, le conservatoire se tient au bout d’une avenue, discret. Impossible de deviner que ce lieu historique renferme 240 années de mémoire et d’histoire de vies quotidiennes de marin. Ce sont plus de 1 000 m² qui accueillent 15 000 pièces, dont 120 mannequins et quelques centaines d’objets exposés dans deux salles. Un patrimoine inestimable mais nécessitant une attention permanente, à la fois pour enrichir la collection, mais aussi pour conserver des textiles difficiles à préserver.

Conservatoire des uniformes de la Marine de Toulon - © C.MOLINAS/MN

Un lieu de mémoire

L’idée, mais surtout le besoin, d’un lieu dédié à la sauvegarde du patrimoine lié au quotidien des marins, germe en 1992. Lorsqu’il a fallu louer des uniformes de cinéma pour une exposition brestoise cette année-là, la Marine a pris conscience de sa méconnaissance en matière d’histoire des uniformes et a conféré une triple mission au CUM. Tout d’abord, un objectif patrimonial pour éviter la dispersion et l’oubli du matériel caractéristique de la vie maritime et de l’équipement du marin. Puis, un volet technique, pour constituer, au profit du service du commissariat des Armées, un dépôt de modèles facilitant l’identification du matériel et le suivi de son évolution. Enfin, une vocation didactique, pour disposer d’un fond et d’une documentation permettant de montrer comment s’équipait et vivait le personnel de la Marine. Aujourd’hui, le rôle des gardiens du CUM a bien évolué. En plus de leur fonction, ils doivent également être guides lors des visites organisées pour les préparations militaires, les associations d’anciens combattants, les associations culturelles, les Classes Défense, les lycées, les collèges et même le grand public à l’occasion des journées européennes du patrimoine. Véritables archéologues de l’uniformologie, ils effectuent un immense travail de généalogie et de recherche dans le but de retrouver à qui appartenait la tenue préservée, et dans un second temps de contacter leurs descendants. Ce sont désormais plus de 450 noms qui figurent au registre du CUM, et autant de récits d’aventures maritimes.

La tenue comme témoin historique

« Un uniforme c’est vivant, il parle et il faut savoir l’écouter », conseille Michel à notre entrée dans la salle commissaire général Moreau. En effet, pour les connaisseurs, chaque évolution de tenue est le marqueur d’une époque, d’un événement historique ou d’une grande découverte. Si les pattes d’épaules des officiers de la Marine perdent leur velours et leur couleur unie dans les années 70, c’est par souci d’économie et en conséquence des deux chocs pétroliers. Le premier modèle de veston de tenue 22 date de 1872 et a traversé les âges en renouvelant son usage, au départ imaginé comme tenue de travail à bord. De plus, les colorants industriels n’arrivant qu’à partir de 1931, la couleur des textiles dépend de l’abondance, ou non, d’indigotiers et de garanciers. Le bleu horizon adopté lors de la Première Guerre mondiale s’avérera être le parfait camouflage sur le front de l’Est. Enfin, les tenues influencent le monde civil. Le tricot rayé est devenu un symbole avec la « marinière » de Jean-Paul Gaultier, au même titre que le détendeur des plongeurs a été inventé par l’équipe des Mousquemers de Philippe Taillez. 

à chaque époque, la Marine s’adapte, ses priorités changent et les uniformes aussi. à l’origine, chaque pays a souhaité distinguer son armée de ses ennemis et les militaires des civils. Dorénavant, le vêtement a aussi pour fonction d’assurer la sécurité de son porteur. « Lorsqu’une nouvelle arme apparaît, il faut créer la tenue pour s’en protéger » annonce Marc, en s’engageant dans la salle dédiée aux effets techniques. Peut-être qu’un jour les marins porteront des brouilleurs anti-drone, mais pour le moment c’est la vie humaine qui est au cœur de l’uniforme de Marine. Une tenue du poste de combat a remplacé le bleu de travail floqué d’un « S » rouge ; c’est la TPB et ses bandes réfléchissantes, repérables de nuit et dans les fumées pour faciliter l’extraction des blessés. Des changements également dans le matériel, ajoutant au radeau de sauvetage des brassières individuelles : « Même si notre camarade est inconscient, il sera sauf et on pourra aller le récupérer » explique Marc, ancien maître principal.

Bien au-delà de leur valeur marchande ou de leur intérêt décoratif, les biens préservés au CUM constituent l’héritage de la mémoire maritime. Gardien des traditions et du passé, le conservatoire, bien ancré dans le présent, fait rayonner la Marine et inspirera les futures générations de marins. 

 

Contre-amiral Jean Cras, il jouait du piano sur l'eau

Auteur : EV2 Titouan Lechevallier et Nathalie Six

 

Compositeur et inventeur de la « règle Cras », le contre-amiral Jean Cras a su, toute sa vie, concilier ses deux passions : la mer et la musique.

Une double existence qui fait, encore aujourd’hui, figure d’exception. Auteur d’un opéra, Polyphème, inspiré des légendes de la mer, de pièces symphoniques, pour piano et musique de chambre, il laisse un héritage-catalogue foisonnant à redécouvrir. Le musée national de la Marine a fait jouer une de ses œuvres au milieu des collections en 2025, et le proposera à nouveau durant la saison prochaine.

Des notes de piano s’échappent des coursives. Un piano à bord ? Une scène inédite pour n’importe quel marin, à l’exception des équipages ayant eu la chance de servir sous les ordres du commandant Jean Cras. L’officier, pianiste averti et également compositeur, faisait en effet embarquer un piano sur chacun des navires où il prenait ses fonctions. « Composer, c’est pour moi obéir à une volonté supérieure qui me dicte ses volontés », confiait il à bas mots à ceux qui croisaient son sillage.

Ce Brestois, né en mai 1879, est issu d’une famille où marine et musique conversent naturellement : son père médecin chef dans la Marine et sa mère, fine mélomane qui tenait un salon, encouragent leurs enfants à s’épanouir dans un instrument. Sa sœur aînée Gabrielle développe le chant et Jean le piano. À 13 ans, il compose sa première œuvre. Quatre ans plus tard, le jeune homme suit néanmoins la lignée familiale et entre à l’École navale. Bien qu’il laisse la musique de côté le temps de son cursus, il dénote déjà parmi les bordaches en raison de sa vivacité d’esprit et de ses excellentes capacités en sciences. Il se classe 4e de sa promotion sur 70 élèves. « Fera un très bon officier », prédit le commandant de l’École navale à son propos : l’histoire lui donnera raison.

Au début de sa carrière, Jean Cras embarque sur divers cuirassés avant de servir sur des avisos. Sur ces navires, et en particulier les torpilleurs Flèche et Cassini, il commence à se créer une réputation « d’inventeur », en mettant au point un combinateur électronique. Ce système, qui permet aux navires de communiquer entre eux grâce à des signaux électriques, sera ensuite généralisée sur les navires de guerre. En 1908, Jean Cras, désormais lieutenant de vaisseau, retrouve l’École navale où il enseigne l’architecture navale. Riche de ses divers embarquements, il profite de son temps libre pour travailler sur un outil facilement utilisable permettant de déterminer la position d’un navire par triangulation ou de calculer le cap à suivre pour atteindre un lieu donné. La future « règle de Cras » voit le jour, même si à l’époque on parle alors plus volontiers de « règle rapporteur ».

Breveté de l’École supérieure de la Marine en 1914, Jean Cras est affecté en état-major : il est repéré par le ministre de la Marine, l’amiral Boué de Lapeyrère dont il devient l’aide de camp.

C'est certainement le garçon le mieux doué que j'aie jamais rencontré et il s'est fait son art l'idéal le plus élevé

En pleine Première Guerre mondiale, en 1916, il prend le commandement du torpilleur d’escadre Commandant Bory. Une affectation qui lui vaudra à nouveau d’être félicité pour le sauvetage d’un matelot lors d’une explosion puis la destruction d’un sous-marin ennemi en mai 1917. Commandant de la 1re escadrille de patrouille en Manche en 1918, il est ensuite nommé chef du secrétariat du chef d’état-major général au ministère de la Marine.

C’est à ce moment-là que sa « règle », parfaitement opérationnelle, se démocratise, d’abord sur les navires militaires avant de s’étendre aux navires civils, de plaisance et de commerce. C’est aussi à cette époque là que Jean Cras, qui ne se sépare plus de ses pianos, droit dans un premier temps, demi-queue ou quart de queue ensuite, s’affirme en tant que compositeur. Sa sœur Gabrielle, devenue cantatrice, lui fait rencontrer le compositeur Henri Duparc qui le prend sous son aile et avec qui il nourrit une amitié profonde et féconde. Une admiration réciproque les lie. À la croisée de son maître Duparc, Claude Debussy et François Poulenc, il explore tous les registres, musique de chambre (À ma Bretagne, quatuor à cordes), quintettes, pièces pour piano (Soir sur la mer, Paysages), des poèmes symphoniques (magnifique Journal de bord) et même un opéra en cinq actes (Polyphème, inspiré de la mythologie maritime). « C’est certainement le garçon le plus doué que je n’aie jamais rencontré et il s’est fait de son art l’idéal le plus élevé », écrit Henri Duparc. Il compose partout, à Brest, Toulon et à bord de ses bateaux : un trio à cordes voit le jour sur le croiseur La Motte-Picquet, un quintette à bord de la Provence.

Décoré de la Légion d’honneur le 16 juin 1920, il reprend la mer en tant que commandant du torpilleur Amiral Sènes. En mai 1924, celui qui vit deux existences parallèles est aussi l’un des plus jeunes capitaines de vaisseau de la Marine. Promu contre-amiral en 1931, Jean Cras devient major général de l’arsenal militaire du port de Brest avant de décéder brutalement en septembre 1932. Il inscrit son nom au panthéon des quelques marins compositeurs, aux côtés d’un autre Français, Albert Roussel de dix ans son aîné, et du Russe Nicolaï Rimski-Korsakov (1844-1908). Un personnage hors du commun.

 

La règle à Cras