Conservatoire des uniformes de la Marine de Toulon

Inauguré le 14 septembre 1996 par le préfet maritime de la Méditerranée, le conservatoire des uniformes de la Marine (CUM) est installé au sein de la base navale de Toulon. Véritables garants de l’histoire des tenues, Marc Bellezit et Michel Marty traduisent, à travers chaque textile ou objet, un peu d’histoire de la Marine et de celle de la France. Une exposition spéciale 400 ans rend honneur aux marins et à leur engagement, à la mer et au combat, fin mars, au conservatoire.

Une mémoire cousue de fil bleu

En passant la porte, la fraîcheur sous les voûtes tricentenaires de l’ancienne Corderie royale contraste avec la chaleur toulonnaise. À moins d’une minute de l’entrée de la base navale, le conservatoire se tient au bout d’une avenue, discret. Impossible de deviner que ce lieu historique renferme 240 années de mémoire et d’histoire de vies quotidiennes de marin. Ce sont plus de 1 000 m² qui accueillent 15 000 pièces, dont 120 mannequins et quelques centaines d’objets exposés dans deux salles. Un patrimoine inestimable mais nécessitant une attention permanente, à la fois pour enrichir la collection, mais aussi pour conserver des textiles difficiles à préserver.

Conservatoire des uniformes de la Marine de Toulon - © C.MOLINAS/MN

Un lieu de mémoire

L’idée, mais surtout le besoin, d’un lieu dédié à la sauvegarde du patrimoine lié au quotidien des marins, germe en 1992. Lorsqu’il a fallu louer des uniformes de cinéma pour une exposition brestoise cette année-là, la Marine a pris conscience de sa méconnaissance en matière d’histoire des uniformes et a conféré une triple mission au CUM. Tout d’abord, un objectif patrimonial pour éviter la dispersion et l’oubli du matériel caractéristique de la vie maritime et de l’équipement du marin. Puis, un volet technique, pour constituer, au profit du service du commissariat des Armées, un dépôt de modèles facilitant l’identification du matériel et le suivi de son évolution. Enfin, une vocation didactique, pour disposer d’un fond et d’une documentation permettant de montrer comment s’équipait et vivait le personnel de la Marine. Aujourd’hui, le rôle des gardiens du CUM a bien évolué. En plus de leur fonction, ils doivent également être guides lors des visites organisées pour les préparations militaires, les associations d’anciens combattants, les associations culturelles, les Classes Défense, les lycées, les collèges et même le grand public à l’occasion des journées européennes du patrimoine. Véritables archéologues de l’uniformologie, ils effectuent un immense travail de généalogie et de recherche dans le but de retrouver à qui appartenait la tenue préservée, et dans un second temps de contacter leurs descendants. Ce sont désormais plus de 450 noms qui figurent au registre du CUM, et autant de récits d’aventures maritimes.

La tenue comme témoin historique

« Un uniforme c’est vivant, il parle et il faut savoir l’écouter », conseille Michel à notre entrée dans la salle commissaire général Moreau. En effet, pour les connaisseurs, chaque évolution de tenue est le marqueur d’une époque, d’un événement historique ou d’une grande découverte. Si les pattes d’épaules des officiers de la Marine perdent leur velours et leur couleur unie dans les années 70, c’est par souci d’économie et en conséquence des deux chocs pétroliers. Le premier modèle de veston de tenue 22 date de 1872 et a traversé les âges en renouvelant son usage, au départ imaginé comme tenue de travail à bord. De plus, les colorants industriels n’arrivant qu’à partir de 1931, la couleur des textiles dépend de l’abondance, ou non, d’indigotiers et de garanciers. Le bleu horizon adopté lors de la Première Guerre mondiale s’avérera être le parfait camouflage sur le front de l’Est. Enfin, les tenues influencent le monde civil. Le tricot rayé est devenu un symbole avec la « marinière » de Jean-Paul Gaultier, au même titre que le détendeur des plongeurs a été inventé par l’équipe des Mousquemers de Philippe Taillez. 

à chaque époque, la Marine s’adapte, ses priorités changent et les uniformes aussi. à l’origine, chaque pays a souhaité distinguer son armée de ses ennemis et les militaires des civils. Dorénavant, le vêtement a aussi pour fonction d’assurer la sécurité de son porteur. « Lorsqu’une nouvelle arme apparaît, il faut créer la tenue pour s’en protéger » annonce Marc, en s’engageant dans la salle dédiée aux effets techniques. Peut-être qu’un jour les marins porteront des brouilleurs anti-drone, mais pour le moment c’est la vie humaine qui est au cœur de l’uniforme de Marine. Une tenue du poste de combat a remplacé le bleu de travail floqué d’un « S » rouge ; c’est la TPB et ses bandes réfléchissantes, repérables de nuit et dans les fumées pour faciliter l’extraction des blessés. Des changements également dans le matériel, ajoutant au radeau de sauvetage des brassières individuelles : « Même si notre camarade est inconscient, il sera sauf et on pourra aller le récupérer » explique Marc, ancien maître principal.

Bien au-delà de leur valeur marchande ou de leur intérêt décoratif, les biens préservés au CUM constituent l’héritage de la mémoire maritime. Gardien des traditions et du passé, le conservatoire, bien ancré dans le présent, fait rayonner la Marine et inspirera les futures générations de marins. 

 

Contre-amiral Jean Cras, il jouait du piano sur l'eau

Auteur : EV2 Titouan Lechevallier et Nathalie Six

 

Compositeur et inventeur de la « règle Cras », le contre-amiral Jean Cras a su, toute sa vie, concilier ses deux passions : la mer et la musique.

Une double existence qui fait, encore aujourd’hui, figure d’exception. Auteur d’un opéra, Polyphème, inspiré des légendes de la mer, de pièces symphoniques, pour piano et musique de chambre, il laisse un héritage-catalogue foisonnant à redécouvrir. Le musée national de la Marine a fait jouer une de ses œuvres au milieu des collections en 2025, et le proposera à nouveau durant la saison prochaine.

Des notes de piano s’échappent des coursives. Un piano à bord ? Une scène inédite pour n’importe quel marin, à l’exception des équipages ayant eu la chance de servir sous les ordres du commandant Jean Cras. L’officier, pianiste averti et également compositeur, faisait en effet embarquer un piano sur chacun des navires où il prenait ses fonctions. « Composer, c’est pour moi obéir à une volonté supérieure qui me dicte ses volontés », confiait il à bas mots à ceux qui croisaient son sillage.

Ce Brestois, né en mai 1879, est issu d’une famille où marine et musique conversent naturellement : son père médecin chef dans la Marine et sa mère, fine mélomane qui tenait un salon, encouragent leurs enfants à s’épanouir dans un instrument. Sa sœur aînée Gabrielle développe le chant et Jean le piano. À 13 ans, il compose sa première œuvre. Quatre ans plus tard, le jeune homme suit néanmoins la lignée familiale et entre à l’École navale. Bien qu’il laisse la musique de côté le temps de son cursus, il dénote déjà parmi les bordaches en raison de sa vivacité d’esprit et de ses excellentes capacités en sciences. Il se classe 4e de sa promotion sur 70 élèves. « Fera un très bon officier », prédit le commandant de l’École navale à son propos : l’histoire lui donnera raison.

Au début de sa carrière, Jean Cras embarque sur divers cuirassés avant de servir sur des avisos. Sur ces navires, et en particulier les torpilleurs Flèche et Cassini, il commence à se créer une réputation « d’inventeur », en mettant au point un combinateur électronique. Ce système, qui permet aux navires de communiquer entre eux grâce à des signaux électriques, sera ensuite généralisée sur les navires de guerre. En 1908, Jean Cras, désormais lieutenant de vaisseau, retrouve l’École navale où il enseigne l’architecture navale. Riche de ses divers embarquements, il profite de son temps libre pour travailler sur un outil facilement utilisable permettant de déterminer la position d’un navire par triangulation ou de calculer le cap à suivre pour atteindre un lieu donné. La future « règle de Cras » voit le jour, même si à l’époque on parle alors plus volontiers de « règle rapporteur ».

Breveté de l’École supérieure de la Marine en 1914, Jean Cras est affecté en état-major : il est repéré par le ministre de la Marine, l’amiral Boué de Lapeyrère dont il devient l’aide de camp.

C'est certainement le garçon le mieux doué que j'aie jamais rencontré et il s'est fait son art l'idéal le plus élevé

En pleine Première Guerre mondiale, en 1916, il prend le commandement du torpilleur d’escadre Commandant Bory. Une affectation qui lui vaudra à nouveau d’être félicité pour le sauvetage d’un matelot lors d’une explosion puis la destruction d’un sous-marin ennemi en mai 1917. Commandant de la 1re escadrille de patrouille en Manche en 1918, il est ensuite nommé chef du secrétariat du chef d’état-major général au ministère de la Marine.

C’est à ce moment-là que sa « règle », parfaitement opérationnelle, se démocratise, d’abord sur les navires militaires avant de s’étendre aux navires civils, de plaisance et de commerce. C’est aussi à cette époque là que Jean Cras, qui ne se sépare plus de ses pianos, droit dans un premier temps, demi-queue ou quart de queue ensuite, s’affirme en tant que compositeur. Sa sœur Gabrielle, devenue cantatrice, lui fait rencontrer le compositeur Henri Duparc qui le prend sous son aile et avec qui il nourrit une amitié profonde et féconde. Une admiration réciproque les lie. À la croisée de son maître Duparc, Claude Debussy et François Poulenc, il explore tous les registres, musique de chambre (À ma Bretagne, quatuor à cordes), quintettes, pièces pour piano (Soir sur la mer, Paysages), des poèmes symphoniques (magnifique Journal de bord) et même un opéra en cinq actes (Polyphème, inspiré de la mythologie maritime). « C’est certainement le garçon le plus doué que je n’aie jamais rencontré et il s’est fait de son art l’idéal le plus élevé », écrit Henri Duparc. Il compose partout, à Brest, Toulon et à bord de ses bateaux : un trio à cordes voit le jour sur le croiseur La Motte-Picquet, un quintette à bord de la Provence.

Décoré de la Légion d’honneur le 16 juin 1920, il reprend la mer en tant que commandant du torpilleur Amiral Sènes. En mai 1924, celui qui vit deux existences parallèles est aussi l’un des plus jeunes capitaines de vaisseau de la Marine. Promu contre-amiral en 1931, Jean Cras devient major général de l’arsenal militaire du port de Brest avant de décéder brutalement en septembre 1932. Il inscrit son nom au panthéon des quelques marins compositeurs, aux côtés d’un autre Français, Albert Roussel de dix ans son aîné, et du Russe Nicolaï Rimski-Korsakov (1844-1908). Un personnage hors du commun.

 

La règle à Cras