Contre-amiral Jean Cras, il jouait du piano sur l'eau
Auteur : EV2 Titouan Lechevallier et Nathalie Six
Compositeur et inventeur de la « règle Cras », le contre-amiral Jean Cras a su, toute sa vie, concilier ses deux passions : la mer et la musique.
Une double existence qui fait, encore aujourd’hui, figure d’exception. Auteur d’un opéra, Polyphème, inspiré des légendes de la mer, de pièces symphoniques, pour piano et musique de chambre, il laisse un héritage-catalogue foisonnant à redécouvrir. Le musée national de la Marine a fait jouer une de ses œuvres au milieu des collections en 2025, et le proposera à nouveau durant la saison prochaine.
Des notes de piano s’échappent des coursives. Un piano à bord ? Une scène inédite pour n’importe quel marin, à l’exception des équipages ayant eu la chance de servir sous les ordres du commandant Jean Cras. L’officier, pianiste averti et également compositeur, faisait en effet embarquer un piano sur chacun des navires où il prenait ses fonctions. « Composer, c’est pour moi obéir à une volonté supérieure qui me dicte ses volontés », confiait il à bas mots à ceux qui croisaient son sillage.
Ce Brestois, né en mai 1879, est issu d’une famille où marine et musique conversent naturellement : son père médecin chef dans la Marine et sa mère, fine mélomane qui tenait un salon, encouragent leurs enfants à s’épanouir dans un instrument. Sa sœur aînée Gabrielle développe le chant et Jean le piano. À 13 ans, il compose sa première œuvre. Quatre ans plus tard, le jeune homme suit néanmoins la lignée familiale et entre à l’École navale. Bien qu’il laisse la musique de côté le temps de son cursus, il dénote déjà parmi les bordaches en raison de sa vivacité d’esprit et de ses excellentes capacités en sciences. Il se classe 4e de sa promotion sur 70 élèves. « Fera un très bon officier », prédit le commandant de l’École navale à son propos : l’histoire lui donnera raison.
Au début de sa carrière, Jean Cras embarque sur divers cuirassés avant de servir sur des avisos. Sur ces navires, et en particulier les torpilleurs Flèche et Cassini, il commence à se créer une réputation « d’inventeur », en mettant au point un combinateur électronique. Ce système, qui permet aux navires de communiquer entre eux grâce à des signaux électriques, sera ensuite généralisée sur les navires de guerre. En 1908, Jean Cras, désormais lieutenant de vaisseau, retrouve l’École navale où il enseigne l’architecture navale. Riche de ses divers embarquements, il profite de son temps libre pour travailler sur un outil facilement utilisable permettant de déterminer la position d’un navire par triangulation ou de calculer le cap à suivre pour atteindre un lieu donné. La future « règle de Cras » voit le jour, même si à l’époque on parle alors plus volontiers de « règle rapporteur ».
Breveté de l’École supérieure de la Marine en 1914, Jean Cras est affecté en état-major : il est repéré par le ministre de la Marine, l’amiral Boué de Lapeyrère dont il devient l’aide de camp.
C'est certainement le garçon le mieux doué que j'aie jamais rencontré et il s'est fait son art l'idéal le plus élevé
En pleine Première Guerre mondiale, en 1916, il prend le commandement du torpilleur d’escadre Commandant Bory. Une affectation qui lui vaudra à nouveau d’être félicité pour le sauvetage d’un matelot lors d’une explosion puis la destruction d’un sous-marin ennemi en mai 1917. Commandant de la 1re escadrille de patrouille en Manche en 1918, il est ensuite nommé chef du secrétariat du chef d’état-major général au ministère de la Marine.
C’est à ce moment-là que sa « règle », parfaitement opérationnelle, se démocratise, d’abord sur les navires militaires avant de s’étendre aux navires civils, de plaisance et de commerce. C’est aussi à cette époque là que Jean Cras, qui ne se sépare plus de ses pianos, droit dans un premier temps, demi-queue ou quart de queue ensuite, s’affirme en tant que compositeur. Sa sœur Gabrielle, devenue cantatrice, lui fait rencontrer le compositeur Henri Duparc qui le prend sous son aile et avec qui il nourrit une amitié profonde et féconde. Une admiration réciproque les lie. À la croisée de son maître Duparc, Claude Debussy et François Poulenc, il explore tous les registres, musique de chambre (À ma Bretagne, quatuor à cordes), quintettes, pièces pour piano (Soir sur la mer, Paysages), des poèmes symphoniques (magnifique Journal de bord) et même un opéra en cinq actes (Polyphème, inspiré de la mythologie maritime). « C’est certainement le garçon le plus doué que je n’aie jamais rencontré et il s’est fait de son art l’idéal le plus élevé », écrit Henri Duparc. Il compose partout, à Brest, Toulon et à bord de ses bateaux : un trio à cordes voit le jour sur le croiseur La Motte-Picquet, un quintette à bord de la Provence.
Décoré de la Légion d’honneur le 16 juin 1920, il reprend la mer en tant que commandant du torpilleur Amiral Sènes. En mai 1924, celui qui vit deux existences parallèles est aussi l’un des plus jeunes capitaines de vaisseau de la Marine. Promu contre-amiral en 1931, Jean Cras devient major général de l’arsenal militaire du port de Brest avant de décéder brutalement en septembre 1932. Il inscrit son nom au panthéon des quelques marins compositeurs, aux côtés d’un autre Français, Albert Roussel de dix ans son aîné, et du Russe Nicolaï Rimski-Korsakov (1844-1908). Un personnage hors du commun.